-
Niveau 1
C4
par PierSy, le 31 Janvier 2010 à 11:11J’écris ces lignes, je le répète, sans le moindre souci d’éblouir ou de convaincre. Je ne flatte nullement de donner à autrui une leçon de sagesse n’ayant pas su moi-même conduire irréprochablement ma pauvre vie. Je ne vous apporte pas un plan de réorganisation médité entre ma pipe et mon pot. Il est vrai que le spectacle de l’injustice m’accable, mais c’est probablement parce qu’il éveille en moi la conscience de la part d’injustice dont je suis capable. Autrement, je tâcherais d’attendre en paix, à l’exemple des saints, nos pères, l’avènement du Royaume de Dieu. Oui, j’accepterais l’injustice, il suffirait que j’en eusse la force. Tel que je suis, je ne saurais l’accepter que par lâcheté, quitte à la décorer d'un nom avantageux, celui de scepticisme, par exemple, car je ne crois pas capable d’oser profaner le nom divin de Charité. S’il m’arrive de mettre en cause l’Église, ce n’est pas dans le ridicule dessein de contribuer à la réformer. Je ne crois pas l’Église capable de se réformer humainement, du moins dans le sens où l’entendait Luther et Lamennais. Je ne la souhaite pas parfaite, elle est vivante. Pareille aux plus humbles, aux plus dénués de ses fils, elle va clopin-clopant de ce monde à l’autre monde ; elle commet des fautes, elle les expie, et qui veut bien détourner un moment les yeux de ses pompes, l’entend prier et sangloter avec nous dans les ténèbres. Dès lors pourquoi la mettre en cause, dira-t-on ? Mais, parce qu’elle toujours en cause. C’est d’elle que je tiens tout, rien ne peut m’atteindre que par elle. Le scandale qui me vient d’elle m’a blessé au vif de l’âme, à la racine même de l’espérance. Ou plutôt, il n’est d’autre scandale que celui qu’elle donne au monde. Je me défends de ce scandale par le seul moyen dont je dispose en m’efforçant de comprendre. Vous me conseillez de tourner le dos ? Peut-être le pourrais-je, en effet, mais je ne parle pas au nom des saints, je parle au nom des braves gens qui me ressemblent comme des frères. Avez-vous la garde des pêcheurs ? Hé bien ! le monde est plein de misérables que vous avez déçus. Personne ne songerait à vous jeter une telle vérité à la face, si vous consentiez à le reconnaître humblement. Ils ne vous reprochent pas vos fautes. Ce n’est pas sur vos fautes qu’ils se brisent, mais sur votre orgueil. Vous répondrez sans doute, qu’orgueilleux ou non, vous disposez des sacrements par quoi l’on accède à la vie éternelle, et que vous ne les refusez pas à qui se trouve en état de les recevoir. Le reste ne regarde que Dieu ? Que demandez-vous de plus, direz-vous ? Hélas ! nous voudrions aimer.
Georges Bernanos, Les Grands cimetières sous la lune, 1938 – Plon (1962), p. 114-115.
aucun commentaire
C3
par PierSy, le 19 Janvier 2010 à 11:11Mon histoire – ce scénario qu’on lit une fois le film achevé – m’a souvent ramené là, au Mont Valérien, par de multiples détours, de ces fausses coïncidences qui fulgurent sans autre but que de tracer des signes de feu dans nos ciels. J’ai vécu là un moment, j’ai franchi, refranchi en voiture la colline, par la route pavée bornée de bornes de pierres qui fait le dos rond devant le fort. Là, les pentes boisées où Duckson a dû courir, trébucher, saigner, s’abattre. A-t-il dévalé vers Rueil-Malmaison, ou vers Suresnes ? Je le vois courir vers Suresnes, vers la Seine, les bars et les femmes, cascader d’arbre en arbre, s’écraser contre le mur de l’unique maison : cette vieille guinguette, le Père Lapin, juste en bas de la colline. Le Père Lapin fait partie de mes trésors, de ces endroits précieux où je n’ai jamais pénétré, par superstition ; je l’ai élu, il y a longtemps, comme un lieu où je viendrai un jour avec mon amour. C’est un pauvre sanctuaire pour un amour hypothétique : quelques tables de fer dans un jardin au flanc d’un pavillon de brique, cerné par une barrière de bois. Dimanches de frites et de familles sous les ombrages. Encore l’ai-je rarement vu ouvert, ce vestige d’une banlieue comme il n’en existe plus. C’est un miracle qu’il soit encore là, encore intact – d’autant que la pente est raide, qui descend du fort droit sur le restaurant, et met les freins des autos à rude épreuve. Je ne sais pas si j’attends encore de franchir avec l’amour le portillon de la guinguette, sans doute n’y pénétrerai-je jamais : c’est tout près de là que mon grand amour a jeté son dernier feu, jusqu’à la syncope, dans une chambre marron au premier étage d’une grande maison que mon amour qualifia de vernaculaire. De cette chambre, on aurait pu, le regard à vol d’oiseau, distinguer le fort là-haut ; c’est là qu’il s’est consumé en une grande flamme, une nuit de 15 août, au pied de la colline tout comme Duckson, à un jet de pierre du Père lapin, mais de l’autre côté de la colline exactement, symétriquement ; c’est sans doute la guinguette des amours qui ne sont plus, j’ai interverti, j’ai lu à l’envers ce qui m’était destiné.
Alain Defossé, Dimanche au Mont Valérien, joca seria, 2000.
aucun commentaire
C2
par PierSy, le 11 Janvier 2010 à 11:11
C'était une amie de ma mère, une femme charmante d'ailleurs. Ces êtres-là, quand ils sont chastes, c'est généralement par bêtise, et quand ils sont amoureux, ils sont enragés. On nous accuse de les corrompre ! Ah bien oui ! Avec elles, c'est toujours le lapin qui commence, et jamais le chasseur. Oh ! elles n'ont pas l'air d'y toucher, je le sais, mais elles y touchent; elles font de nous ce qu'elles veulent sans que cela paraisse ; et puis elles nous accusent de les avoir perdues, déshonorées, avilies, que sais-je ?
Celle dont je parle nourrissait assurément une furieuse envie de se faire avilir par moi. Elle avait peut-être trente-cinq ans ; j'en comptais à peine vingt-deux. Je ne songeais pas plus à la séduire que je ne pensais à me faire trappiste. Or, un jour, comme je lui rendais visite, et que je considérais avec étonnement son costume, un peignoir du matin considérablement ouvert, ouvert comme une porte d'église quand on sonne la messe, elle me prit la main, la serra, vous savez, la serra comme elles serrent dans ces moments-là, et avec un soupir demi-pâmé, ces soupirs qui viennent d'en bas, elle me dit : "Oh ! ne me regardez pas comme ça, mon enfant."
Je devins plus rouge qu'une tomate et plus timide encore que d'habitude, naturellement. J'avais bien envie de m'en aller, mais elle me tenait la main, et ferme... Elle la posa sur sa poitrine, une poitrine bien nourrie; et elle me dit :
"Tenez, sentez mon cœur, comme il bat." Certes, il battait. Moi, je commençais à saisir, mais je ne savais comment m'y prendre, ni par où commencer. J'ai changé depuis.
Comme je demeurais toujours une main appuyée sur la grasse doublure de son cœur, et l'autre main tenant mon chapeau, et comme je continuais à la regarder avec un sourire confus, un sourire niais, un sourire de peur, elle se redressa soudain, et, d'une voix irritée : "Ah çà, que faites-vous, jeune homme, vous êtes indécent et malappris." Je retirai ma main bien vite, je cessai de sourire, et je balbutiai des excuses, et je me levai, et je m'en allai abasourdi, la tête perdue.
Guy de Maupassant, Le Verrou
aucun commentaire
C1
par PierSy, le 1 Janvier 2010 à 00:00Ainsi sommes-nous menés depuis notre enfance, chacun, à consentir de trouver notre degré sur l’échelle de notre décapitation. Soit nous nous situons sur le trajet du photographiable, ce qui suppose d’abord d’avoir consommé tout ce qui l’était, au mépris et dans l’abandon de tout ce par quoi nous ne serions pas reconnus, réduits à notre identité signalétique, et alors portrait tiré, nous survivons dans la transparence de la forme la plus commune de notre être qui dans notre société ne saurait représenter autre chose que la tête de l’emploi, cette ruse quotidienne pour survivre dans l’inexistence déclarée de notre personne par le cliché. Soit pour mille raisons personnelles d’infortune nous ne parvenons plus à nous situer dans l’aire du photographiable, notre identité quand bien est-elle réduite à l’expression la plus neutre de notre appartenance à l’espèce, n’intéresse plus personne. N’être plus l’enjeu du photographique signifie simplement n’être plus, signifie que nos traits n’ont plus aucun dénominateur commun avec rien et ne sont donc échangeables qu’avec ce qui lui ressemble le plus, c’est-à-dire la mort. Du point de vue du visage humain, l’ennemi public n°1 dont la photographie est affichée dans tous les commissariats de France et l’ami public n°1 dont le portrait orne toutes les mairies, se murmure une évidence : qui n’est pas incarcéré sur les barreaux de l’échelle qui mène au clou où ils sont pendus n’a jamais existé.
Bernard Lamarche-Vadel, ‘Entretien’ (avec Cécile Marie), Lignes de mire, Marval, 1995, p. 11-12
aucun commentaire
B9
par PierSy, le 24 Décembre 2009 à 11:11
L'arrivée d'Augustin Meaulnes, qui coïncida avec ma guérison, fut le commencement d'une vie nouvelle.
Avant sa venue, lorsque le cours était fini, à quatre heures, une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger ; et peu à peu les derniers gamins attardés abandonnaient l'école refroidie où roulaient des tourbillons de fumée. Il y avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit venait ; les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert...Alors, tant qu'il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives plein de mouches mortes, d'affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d'une fenêtre qui donnait sur le jardin.
Lorsqu'il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s'illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l'escalier du grenier ; je m'asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l'étroite cuisine où vacillait la flamme d'une bougie.
Mais quelqu'un est venu qui m'a enlevé à tous ces plaisirs d'enfant paisible. Quelqu'un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu'un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit, lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes, que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes.
Dès qu'il fut pensionnaire chez nous, c'est-à-dire dès les premiers jours de décembre, l'école cessa d'être désertée le soir, après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d'eau, il y avait toujours, après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c'étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir.
Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes, 1913
aucun commentaire
[1] 2 3 4 5

Suivre le flux RSS des articles de cette rubrique
Suivre le flux RSS des commentaires de cette rubrique





Haut de page